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Jean-Luc Domenach
Francine Sicé
Sciences Po, direction scientifique
Une des plus heureuses mutations enregistrées par l'opinion occidentale depuis une trentaine d'année concerne la démocratie. Aux alentours de 1968, celle-ci était considérée comme un cadre politique particulier aux sociétés occidentales, non comme un objectif universellement souhaitable. Aujourd'hui, au contraire, la même opinion s'est enfin convaincue que la démocratie mérite d'être sans cesse redécouverte et perfectionnée, et aussi que les principes démocratiques méritent d'être proposés aux autres sociétés. La question de la diffusion (ou de la ré-invention) de la démocratie dans le monde non-occidental est donc devenue centrale.
Cette question est souvent adressée à l'Asie orientale contemporaine pour des raisons évidentes : en effet, dans cette région, les conflits régionaux sont en voie d'apaisement, les communismes s'érodent (sauf en Corée du Nord), et l'économie s'est remarquablement développée puisque, malgré la crise récente, la contribution de l'Asie au PIB mondial est passée de 4% vers 1960 à plus de 20% aujourd'hui. Cette région apparaît donc comme une candidate naturelle à la démocratisation.
En fait, l'Asie d'aujourd'hui n'obéit qu'imparfaitement à ce schéma optimiste. Le développement accéléré des économies n'a entraîné que deux transitions nettes à la démocratie (en Corée du Sud et à Taiwan), et la consolidation de la démocratie japonaise. Ailleurs, les régimes politiques sont devenus moins meurtriers, voire moins policiers, mais conservent des penchants autoritaires. Un bon exemple est celui de la Malaisie dont les institutions sont parlementaires mais dont le vice-premier ministre Anwar Ibrahim vient de faire l'objet d'une véritable purge policière, malgré les protestations de l'opinion.
Faut-il attribuer à la crise économique les limites de la démocratisation ? Non plus. Contrairement aux attentes inspirées par le souvenir de la crise des années trente en Europe, les difficultés récentes des économies asiatiques n'ont pas aggravé la situation de la démocratie. Parmi les pays les plus atteints, ce sont les plus démocratisés qui ont le mieux réagi à la crise : Taiwan, la Thaïlande et les Philippines. Ce sont les plus autoritaires qui se débattent dans les plus graves difficultés : Indonésie, Malaisie, Vietnam. Quant aux deux géants d'Asie orientale – la Chine et le Japon – leurs économies vacillent, mais sans influencer de façon notable leurs évolutions politiques, pour le pire (la Chine), comme pour le meilleur (le Japon).
Que conclure de ce tableau contrasté ? D'abord, que la démocratisation de l'Asie reste une hypothèse raisonnable. Il s'agit en effet d'une réalité régionale à la fois solide et en progrès. Le cas de l'Asie ne peut être opposé à la thèse de l'universalité de la démocratie.
A l'inverse, l'évolution contemporaine de l'Asie conduit à se poser des questions difficiles. On peut se demander si la démocratisation répond à une véritable urgence dans une zone où la consolidation des Etats-nations n'est pas achevée. En outre, il se peut que la priorité longtemps réservée à l'économie ait détourné les élites asiatiques des réflexions et des adaptations politiques indispensables, sauf dans les deux pays où le soutien de l'Occident était vital (Corée du Sud et Taiwan). La démocratie travaille l'Asie, mais d'une façon à la fois discrète et hésitante.
Jean-Luc Domenach
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