A COLLECTION OF CONTRIBUTED WRITINGS
 
LA MENACE DU DESORDRE
Jean-Luc DOMENACH   Francine Sicé Sciences Po, direction scientifique

Il existe dans l'histoire chinoise une question centrale : celle de l'ordre et du désordre. La plupart des débats sociaux ou politiques avaient un objectif central : fonder un ordre durable, donc juste. Et c'est bien parce qu'il était parvenu à capter la soif d'ordre d'une population épuisée par les guerres civiles et étrangères que le communisme s'est installé au pouvoir.

Pourtant, à cause de ses errements économiques et politiques, il n'est jamais parvenu à supprimer complètement l'hypothèse du retour au désordre. Ainsi, les dernières années de Mao Zedong, en 1975-1976, se sont déroulées dans une atmosphère de fin de règne, marquée notamment par le terrible tremblement de terre de Tangshan.

La Chine d'aujourd'hui a certes beaucoup changé. Elle s'est développée et apaisée à l'intérieur et elle a réduit ses conflits avec ses voisins, sous la conduite de dirigeants prudents et réalistes. Et pourtant la menace du désordre et de l'éclatement reparaît. Pourquoi ?
Rappelons tout d'abord les facteurs fondamentaux qui expliquent la fragilité de toute politique en Chine : l'immensité du territoire (dont la moitié est occupée par les minorités nationales), la surpopulation (plus d'1,25 milliard d'hommes...), l'insuffisance des infrastructures de transport et des ressources énergétiques. Dans la meilleure des hypothèses, il faudra plusieurs décennies pour que la Chine tout entière élimine ses vieux démons.

Le danger actuel s'explique plus spécialement par la combinaison de deux conjonctures : une conjoncture longue - la sortie du communisme bureaucratique - et une conjoncture courte - la crise asiatique.

La sortie du communisme que Deng Xianping a initiée et que ses héritiers poursuivent a incontestablement libéré des forces productives extraordinaires. Mais elle est explosive. D'abord parce qu'elle fait surgir des contradictions difficilement solubles : entre la nouvelle économie, l'économie plus ou moins capitaliste née de la réforme et de l'ouverture, et l'ancienne, celle des entreprises d'état protégées et déficitaires ; entre les couches sociales autrefois privilégiées par leurs contacts avec le Parti et l'Armée et celles qui doivent leurs fortunes à la nouvelle économie ; et plus fondamentalement entre deux conceptions de la Chine, celle de la Chine "jaune", continentale, impériale, centrée sur elle-même et sur sa capitale pékinoise, et celle de la Chine "bleue", côtière, indisciplinée, ouverte sur le monde, animée par le grand port shanghaien. Ces contradictions sont particulièrement ressenties dans des régions comme le Nord-est industriel autrefois favorisé par l'aide soviétique et le maoisme, mais aujourd'hui victime des réformes gouvernementales.

Ensuite, l'ouverture du pays sur l'extérieur a dans le même temps renforcé l'intégration de la Chine dans le monde et aggravé ses tensions internes. Les partenaires diplomatiques et commerciaux de la Chine remarquent à juste titre la montée de la puissance chinoise et son intégration croissante aux mécanismes de la coopération internationale et régionale. Mais ils ignorent bien souvent que la même ouverture est porteuse de nombreux dangers. Les moins mal connus sont ceux qui proviennent des minorités nationales, en particulier des zones mongoles (où les incidents sont fréquents), turcophones (où la propagande fondamentaliste prospère grâce au ressentiment ethnique), et tibétaine (où le blocage politique actuel risque de créer une situation incontrôlable dans quelques années). Mais la menace de fragmentation qui vient de la périphérie est accentuée par les hésitations fondamentales qui apparaissent au centre de l'Empire. Face à la séduction du modèle californien, que peut offrir aujourd'hui la Chine à ses élites ? Peu de choses, et c'est bien pourquoi ses meilleurs étudiants partent à Los Angeles pour ne plus revenir. Face à la diffusion du modèle universel de la consommation, le reste de la société chinoise se divise. Tandis que les plus favorisés passent au business (on dit qu'ils "plongent à la mer"), la masse des autres ronchonne ou proteste contre la montée des inégalités. Les protestations n'ont été calmées, jusqu'à présent, que par la hausse du niveau de vie moyen et aussi par l'habileté du Parti communiste. Car celui-ci se trouve dans une situation double qui lui permet de soutenir à la fois les gagnants et les perdants : il profite de l'ouverture (par la corruption) et il tient sa légitimité de ses principes anti-capitalistes. Mais cette dualité peut aussi devenir source de contradictions et de divisions...

Jusqu'à présent, le régime chinois a tenu bon. Il bénéficiait à la fois de l'intelligence, de la diversité des mouvements de protestation, de l'extrême cloisonnement géographique et social de la population - et, surtout, de l'augmentation extraordinairement rapide du niveau de vie (presque 10% par an depuis vingt ans...). Le résultat est que les nombreuses émeutes qui ont éclaté depuis quelques années sont restées isolées et donc ont aisément été réprimées. Il en a été ainsi de celles qui protestaient contre la baisse des revenus agricoles et contre les abus des cadres ruraux : elles ont été étouffées une par une, et le Parti s'évertue à ne plus dépasser la ligne jaune... Il en est ainsi, également, de l'agitation qui se développe dans de nombreux centres industriels en proie aux réformes officielles : le pouvoir répond en combinant contrôle social, politique d'assistance et ralentissement des privatisations.

Il n'est pourtant pas certain que le régime manoeuvrera aussi aisément dans les mois qui viennent. Car la crise asiatique frappe également la Chine. Sans doute a-t-elle commencé par la favoriser puisque tout un chacun, à l'intérieur comme à l'extérieur, pouvait opposer la croissance chinoise officiellement maintenue au désastre des économies du Sud-est asiatique et au déclin du "Titanic" japonais. Le monde entier admire la fermeté d'un gouvernement chinois animé par un remarquable premier ministre, Zhu Rongji, qui a choisi de maintenir la parité du yuan pour contraindre l'économie chinoise à renforcer sa compétitivité et accélérer sa réforme intérieure.

Mais le coût de cette politique est d'ores et déjà très important. Les exportations des provinces côtières ont faibli, les investissements étrangers diminuent et le taux de croissance réel est sans doute très inférieur aux 7% officiels. Conscient de la menace (et de son impopularité croissante), Zhu Rongji a dû ralentir la réforme du système financier et plus encore la privatisation des entreprises d'Etat qui coûtent près de la moitié du budget. L'économie chinoise se trouve au milieu du gué, à la merci d'un marché intérieur encore mal organisé.

Certes, le pire n'est pas certain. Mais il est devenu possible, et cela se sait en Chine. De nombreuses entreprises se débrouillent pour transférer leurs avoirs à l'étranger. Le yuan s'échange à nouveau au marché noir, à des taux situés entre 8 et 15% sous sa cotation officielle.

Le pouvoir voit bien la menace. Il sait que la croissance économique est le seul véritable garant de l'ordre social. C'est pourquoi il manoeuvre habilement pour soutenir le marché intérieur et attirer les investissements. Dans le même temps, il lâche du lest à l'intérieur en acceptant la libéralisation de la vie culturelle et sociale.

Surtout, il manipule des satisfactions d'un autre ordre : celles du nationalisme. En cela, il est fidèle à lui-même puisque un ressort fondamental de la victoire communiste de 1945 avait été le rôle du PCC dans la résistance anti-japonaise. Et il utilise le vieilles haines qu'il avait pris garde de maintenir en vie : la haine d'un Japon meurtrier puis opulent, la haine aussi d'un Occident maître du monde, hier militairement, aujourd'hui financièrement. Dans cette manipulation, tout est bon : des gesticulations militaires face à Taiwan en 1995-1996 aux cérémonies de la reprise de Hong Kong en juillet 1997 et aux rebuffades répétées adressées au Japon.

Ce faisant, le pouvoir chinois peut sans doute consolider à court terme son emprise sur la population. Mais un tel choix reste plus difficile. Il s'interdit une attitude plus souple devant les dissidences minoritaires (et en particulier les nécessaires négociations avec le Dalai Lama). Il gêne aussi l'entreprise de séduction envers Taiwan et peut ranimer de vieilles haines sur les frontières (par exemple au Vietnam et en Sibérie orientale).

Ce qui menace en Chine, ce n'est certes ni un cataclysme soudain ni une révolution démocratique. C'est bien plutôt le retour de vieux fantômes qui sont déjà à l'œuvre dans la Russie post-communiste : le déclin de l'autorité de l'Etat, la dissidence des élites, la divagation des provinces et des villes riches, la montée du banditisme et des turbulences ethniques. Les dirigeants de Pékin sont placés devant une énigme obsédante : l'ordre chinois passera-t-il le cap de la crise asiatique ? D'expérience, ils savent que l'immensité chinoise peut être une protection contre les mouvements du large. Mais ils savent aussi qu'en Chine le désordre, le fameux luan de la tradition, rôde toujours sous la surface des statistiques, des rites et des commandements.

Jean-Luc DOMENACH

 

 

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